une opinion « les echos » sur Emprunt Juppé et Université

décembre 14, 2009

Ref: http://blogs.lesechos.fr//article.php?id_article=3254

article du 24/11/2009

UNIVERSITES : POURQUOI IL FAUT PROPOSER 50 Md€ DE DOTATION EN CAPITAL
Une grande ambition pour nos universités : des dotations de 50 Md€ pour nos universités (sous conditions). La Proposition pratique est en page 3.
C’est probablement dans ce domaine que la Commission Grand Emprunt doit faire face à l’Histoire.

  • L’Histoire ne repasse les plats ou pour être plus élégant, saisissons aujourd’hui le KAIROS : nous avons été mandatés pour investir dans l’avenir et il n’y a pas plus bel et meilleur investissement que celui dans l’intelligence et l’éducation supérieure.
  • C’est la dernière chance avant la grande austérité budgétaire. Si la France ne fait pas un effort massif aujourd’hui en dotant significativement les universités avec le Grand Emprunt, alors la rigueur budgétaire à venir (avec ou sans règle budgétaire, il faudra revenir à l’équilibre budgétaire à moyen terme) risque d’étouffer l’université. Si nous n’affichons pas la nécessité de doter aujourd’hui massivement les universités, notre commission n’aura pas su saisir la dernière occasion historique de rattrapage. Une fois de plus, la crise actuelle promet des lendemains de rigueur budgétaire, sans dotation massive des universités aujourd’hui, l’université restera pauvre pendant au moins 2 générations.
  • L’université est l’une des priorités du quinquennat du Président de la République. Saisissons cette impulsion. Le/la prochain/e Président/e aura nécessairement une autre priorité : la réduction des déficits. L’université passera alors au second ou Nème plan.

Autant on peut trouver des arguments pour / contre des investissements publics dans certains marchés / secteurs que nous envisageons par ailleurs, autant pour les Universités tout plaide pour un effort massif de la Commission Grand Emprunt :

  • Le retard de l’enseignement supérieur français, pris dans son ensemble -même s’il y a des pôles d’excellence- est là pour nous le rappeler  [1] . Si nous ne faisons pas un effort aujourd’hui, l’université française aura du mal à rattraper son retard.
  • La Faiblesse des budgets en faveur de l’enseignement en France, comparé aux États-Unis notamment –cf. les travaux de Philippe Aghion et Elie Cohen au CAE.
  • En France, les financements ne viendront pas du privé avant très longtemps.
  • Ici, pas besoin de réinventer la roue. Le bon modèle existe ailleurs : l’université (ou l’établissement d’enseignement supérieur) autonome avec une dotation en capital. Cela existe et fonctionne avec succès aux USA, à Oxford, Cambridge, LSE…
  • À la différence avec l’investissement en technologies X ou Y, ici il n’y a pas de risque financier significatif. Les dotations aux universités sont investies sur les marchés (avec prudence), et seuls les rendements de ces dotations sont distribués à la recherche et enseignement supérieur.
  • La distribution de ces revenus des dotations serait faite selon des critères d’excellence.
  • Aux États-Unis, les revenus privés (essentiellement issus des dotations) financent 35% des budgets des universités ; l’État (directement pour les Universités publiques ou via des contrats pour toutes les universités) finance 50% ; les frais d’inscription des étudiants financent le reste (15%).
  • Aux États-Unis, les dotations en capital des principales Universités sont de 300 Md€ au total (les 76 ayant une dotation > 1Md€), avec une forte inégalité (150 Md€ pour les 10 premières, 56 Md€ pour les 10 suivantes, 28 Md€ pour les 10 suivantes)  [2]. Ces chiffres n’incluent pas les dotations hors universités (NSF, Institute of Advanced Studies).
  • En outre, il ya dans aux USA et en GB des agences de moyens avec de larges budgets annuels : ESRC en GB, NSF aux USA et les 30 Md$ de financement annuels de financement de la recherche en santé du National Institutes of Health (ce qui pro rata en PPP ferait 4,5 Md€ pour la France, alors que le budget de l’INSERM est de 0,750 Md€ en 2009 ! )  [3].
  • En France, une dotation équivalente à celle des US serait au moins de 50 Md€ (pro rata PIB en PPP).
  • À la différence des déficits publics actuels (surtout des dépenses de fonctionnement et de transferts), une levée massive de fonds pour les universités (50 Mds) n’endette pas le pays de manière économique. En face de la dette brute de 50 Md€, il y a des actifs financiers de 50 Mds€, tangibles. En cas de crise de financement, l’État pourrait toujours en dernier ressort vendre ces actifs. Les marchés le sachant comprendront l’utilité de cet endettement et ne s’en émouvront pas (surtout si les actifs sont vendables).
  • Donc, les revenus des dotations ne doivent pas financer de dépenses permanentes (de type dotations budgétaire inconditionnelle ou contrat de la fonction publique), afin de ne pas créer d’irréversibilité dans les dépenses.

2 UNIVERSITES : PROPOSITIONS
Notre commission doit proposer des objectifs de Grand Emprunt qui soient endogènes aux engagements du gouvernement par ailleurs et endogènes à la qualité des investissements :
· Proposons un Montant qui serait souhaitable en cas de vertu budgétaire (ou au moins de convergence vers). Quel devrait être le niveau de dotation souhaitable des universités françaises ?
· Et un Scénario faible : si le Gouvernement n’est pas capable de s’engager crédiblement à restaurer la vertu budgétaire.

Comment faire ? Comment le présenter ?

  • Une dotation de 50 Md€ est souhaitable pour les Universités Françaises pour les ramener à la frontière d’efficacité mondiale. À long terme, l’investissement dans l’éducation supérieure est le meilleur levier sur la croissance (voir les excellents rapports d’Elie Cohen et al. au CAE).
  • Si l’État ne sent pas capable de lever autant de dette (parce qu’il penserait que sa crédibilité budgétaire en serait réduite), alors ce devrait être moins. Combien ? La réponse à la cette question n’est pas du ressort de notre Commission, mais du Gouvernement et du Parlement à qui il revient d’apprécier la situation budgétaire d’ensemble ainsi que la dynamique de notre dette.
  • Cet argent serait géré directement par l’État (Trésor ou Banque de France pour le compte du Trésor [4] ). Les universités n’ont aucune compétence en la matière. Si les universités géraient le capital en direct, à la première erreur de gestion ou fraude, le système global s’effondrerait sous les critiques externes. Par ailleurs, je présume que jamais le Parlement et/ou Bercy n’accepteraient des dotations massives aux universités s’ils savaient que celles-ci les géreraient en propre. Si Bercy et le Parlement savent qu’un jour ils peuvent reprendre le capital, ils seront moins réticents aujourd’hui à doter les universités de 50 Md€. Enfin, en gestion d’actif, les frais sont importants, il y a des rendements d’échelle, même s’il faut éviter les monopoles (je suggérerais 3 ou 4 fonds différents logés au Trésor ou la BdF, pour favoriser la concurrence par comparaison et éviter l’effet FRR  [5]).
  • Qui devrait recevoir ? Les meilleurs lieux dans les établissements d’enseignement supérieurs en termes d’excellence dans la recherche : départements, labos, chercheurs… Il faut que ce soit à l’échelle de la revue des pairs : ceux-ci peuvent juger un chercheur, un labo, un département, mais pas une université dans son ensemble. Toujours avec des critères d’excellence. Prendre comme récipiendaire essentiel l’université ou établissement supérieur, les fonds pourraient être ciblés sur les départements, mais affectés financièrement aux universités, qui garderaient un % de la dotation.
  • J’emploie ci après le terme d’« Université » pour établissement d’enseignement supérieur et de recherche.
  • Dotations non consomptibles. Seuls les revenus du capital iraient aux Universités.
  • Universités se verraient attribuer un capital notionnel, dont elles percevraient les revenus. Comme il faut toujours laisser la possibilité (théorique) aux majorités futures de revendre ce capital (condition pour avoir aujourd’hui une dotation de 50 Md€), les universités ne doivent recevoir que le revenus du capital et ne se voir attribuer que du capital notionnel (la vraie propriété du capital demeure celle du Trésor).
  • Cette attribution des revenus du capital doit se faire selon les meilleurs principes d’excellence et de gouvernance.
  • Une université qui ne remplirait plus ces critères d’excellence se verrait retirer son capital notionnel.

Schéma du système de financement des universités

JPG - 82 ko

Je suggère la proposition suivante dans le rapport :

    « Notre Commission estime qu’en quelques années, la France devrait doter son système d’enseignement supérieur et de recherche de 50 Milliards d’euros en capital. Une dotation de 50 Md€ mettrait enfin les établissements d’enseignement supérieur et de recherche au niveau notamment des grandes universités américaines.
    « Le standard mondial des meilleures universités repose sur le tryptique ‘autonomie’, ‘règles d’excellence et de concurrence dans l’attribution des crédits et dans la gouvernance’, ‘dotations en capital’. Si les universités françaises ne sont pas dotées en capital, elles seront entravées dans la concurrence scientifique internationale.
    « 50 Md€ peut paraître énorme, mais seuls les revenus financiers de ces dotations seraient consacrés à l’enseignement supérieur / recherche, soit de 1,5Md€ à 3Md€ par an. Ce capital ne seraient ainsi pas du tout consommé, rassurant à la fois la Nation, les générations futures, nos partenaires européens et nos créanciers sur le fait que cette partie du Grand Emprunt demeurera toujours intacte et pleinement à l’actif de l’État. Ce capital pourrait toujours être revendu, soit en cas de crise, soit si une majorité future estimait que la priorité d’alors ne serait plus le financement d’universités de rang mondial.
    « En pratique, le Trésor (ou, de préférence, la Banque de France) gérerait financièrement cette somme, avec appels d’offre après décisions stratégiques d’allocations d’actifs, selon les meilleures pratiques et critères du marché, en diversifiant les risques. Ainsi, les universités ne géreraient pas cet argent, car ce n’est pas leur avantage comparatif. Chaque récipiendaire recevrait une partie notionnelle de ce capital et les revenus bien réels qui en découlent. L’attribution de ce capital notionnel ne serait pas définitive, mais soumise à revue pluri-annuelle.
    « Cette attribution des revenus du capital se ferait selon les meilleurs principes d’excellence et de gouvernance. Il ne s’agit pas de reconstruire une nouvelle administration de la Recherche, mais d’attribuer les fonds aux universités en fonction du jugement des pairs (en prenant les meilleurs), selon des procédures simples, légères et rapides. Plutôt que de multiplier les contrôles bureaucratiques, il vaut mieux se fier au jugement des meilleurs chercheurs internationaux de chaque discipline (ou de ceux qu’ils auraient désignés).
    « Une université qui ne remplirait plus ces critères d’excellence se verrait retirer son capital notionnel.

    « Une évaluation de ces procédures d’allocation doit se faire ex post, en y consacrant [0,1]% du capital géré.

    « 50 Md€ est-ce trop ? Si l’État ne sent pas capable de lever autant de dette (parce qu’il penserait que sa crédibilité budgétaire en serait réduite), alors ce devrait être moins. Combien ? La réponse à la cette question n’est pas du ressort de notre Commission, mais du Gouvernement et du Parlement à qui il revient d’apprécier la situation budgétaire d’ensemble ainsi que la dynamique de notre dette publique.

3. Annexe : dotations des universités US, 2009
Source : National Association of College and University Business Officers

| |Endowment(2007)
billion USD
| Endowment (2008)
billion USD
|Somme
De 1 à N
|Rang|
|Harvard University|34.635|36.556|36.6|1|
|Yale University|22.53|22.87|59.4|2|
|Stanford University|17.165|17.2|76.6|3|
|Princeton University|15.787|16.349|93.0|4|
|University of Texas System |15.614|16.111|109.1|5|
|Massachusetts Institute of Technology|9.98|10.069|119.2|6|
|University of Michigan|7.09|7.572|126.7|7|
|Northwestern University|6.503|7.244|134.0|8|
|Columbia University|7.15|7.147|141.1|9|
|Texas A&M University System |6.59|6.659|147.8|10|
|University of Chicago|6.204|6.632|154.4|11|
|University of Pennsylvania|6.635|6.233|160.6|12|
|University of Notre Dame|5.977|6.226|166.9|13|
|University of California (system-wide)|6.439|6.217|173.1|14|
|Duke University|5.91|6.124|179.2|15|
|Emory University|5.562|5.473|184.7|16|
|Cornell University|5.425|5.385|190.1|17|
|Washington University in St. Louis|5.658|5.35|195.4|18|
|Rice University|4.67|4.61|200.0|19|
|University of Virginia|4.37|4.573|204.6|20|
|Dartmouth College|3.76|3.66|208.3|21|
|University of Southern California|3.715|3.589|211.8|22|
|Vanderbilt University|3.487|3.524|215.4|23|
|University of Minnesota|2.804|2.751|218.1|24|
|Brown University|2.781|2.747|220.9|25|
|Johns Hopkins University|2.8|2.525|223.4|26|
|New York University|2.162|2.475|225.9|27|
|Univ of North Carolina at Chapel Hill|2.164|2.359|228.2|28|
|University of Pittsburgh|2.254|2.334|230.6|29|
|University of Washington|2.184|2.262|232.8|30|
|Ohio State University|2.338|2.076|234.9|31|
|Rockefeller University|2.144|2.021|236.9|32|
|California Institute of Technology|1.86|1.892|238.8|33|
|Williams College|1.892|1.808|240.6|34|
|Pomona College|1.761|1.794|242.4|35|
|Case Western Reserve University|1.841|1.766|244.2|36|
|Purdue University (system-wide)|1.787|1.736|245.9|37|
|University of Wisconsin–Madison|1.645|1.735|247.7|38|
|University of Rochester|1.726|1.731|249.4|39|
|Amherst College|1.662|1.705|251.1|40|
|University of Richmond|1.655|1.704|252.8|41|
|Boston College|1.67|1.631|254.4|42|
|Wellesley College|1.657|1.611|256.0|43|
|Indiana University (system-wide)|1.557|1.546|257.6|44|
|Pennsylvania State University|1.59|1.545|259.1|45|
|Grinnell College|1.718|1.472|260.6|46|
|University of Illinois (system-wide)|1.515|1.46|262.1|47|
|Tufts University|1.452|1.446|263.5|48|
|Swarthmore College|1.441|1.413|264.9|49|
|Southern Methodist University(SMU)|1.328|1.368|266.3|50|
|Smith College|1.361|1.366|267.7|51|
|Yeshiva University|1.41|1.345|269.0|52|
|Georgia Institute of Technology|1.281|1.344|270.3|53|
|University of Delaware|1.397|1.34|271.7|54|
|Michigan State University|1.248|1.282|273.0|55|
|Texas Christian University|1.187|1.26|274.2|56|
|George Washington University|1.147|1.256|275.5|57|
|Wake Forest University|1.249|1.254|276.7|58|
|Univ of Florida (UF Foundation only)|1.219|1.251|278.0|59|
|University of Nebraska (system-wide)|1.277|1.221|279.2|60|
|University of Kansas (system-wide)|1.239|1.218|280.4|61|
|University of Oklahoma|1.114|1.155|281.6|62|
|Boston University|1.101|1.145|282.7|63|
|Lehigh University|1.086|1.127|283.9|64|
|University of Cincinnati|1.185|1.099|284.9|65|
|Baylor College of Medicine|1.278|1.091|286.0|66|
|Carnegie Mellon University|1.116|1.068|287.1|67|
|Baylor University|1.278|1.06|288.2|68|
|Georgetown University|1.059|1.059|289.2|69|
|UCLA|0.975|1.054|290.3|70|
|Tulane University|1.009|1.036|291.3|71|
|Trinity University (Texas)|0.931|1.035|292.4|72|
|University of Missouri (system-wide)|1.098|1.025|293.4|73|
|Berea College|1.102|1.023|294.4|74|
|Princeton Theological Seminary|1.109|1.018|295.4|75|
|Syracuse University|1.086|0.985|296.4|76|

Publicités

printemps 2009

novembre 17, 2009

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/11/université-séminaire-alternatif-à-lehess.html

novembre 2009

Mercredi soir, j’ai assisté au premier d’une série de séminaires de l’EHESS – Ecole des hautes études en sciences sociales – consacré au mouvement deprotestation universitaire de l’an dernier.
L’amphi de l’EHESS, boulevard Raspail, était plein, avec une tribune composée de Jean-Louis Fournel (porte parole de SLU lors du mouvement), Pauline Delage (syndicaliste étudiante, SUD), Luc Boltanski (sociologue), Isabelle This (Sauvons la Recherche) et Marcel Gauchet (historien et philosophe).

Son objectif principal ? Il peut se résumer par l’une des phrases introductive de l’historien Robert Descimon «nous avons du mal à théoriser notre propre action dans des termes acceptables au plan scientifique». Une manière polie de réclamer un effort de franchise, de vérité et de capacité à dépasser les postures utiles lors des épisodes de confrontation avec un gouvernement pour favoriser l’analyse lucide de la situation. Il fut plutôt entendu lors des interventions des invités du séminaires, dont je donne ici, à l’aide de quelques notes prises à la volée, une première impression. Ces interventions devraient être mise par écrit et sur le net, sur le site consacré à ces séminaires.

Fournel-jean-louis_500 Jean-Louis Fournel a ouvert le bal avec une analyse personnelle de «l’échec» de ce mouvement – même s’il nuance cet avis. Il pose trois questions : pourquoi le débat contradictoire entre partisans, opposés et indifférents aux réformes n’a t-il pas précédé ces dernières; pourquoi le mouvement de protestation a t-il échoué; comment traduire au plan politique ce débat qui doit continuer ?

L’absence de débat contradictoire préalable à la réforme lui semble découler d’un abandon par la gauche de gouvernement, et singulièrement du PS de la réflexion sur le rôle de l’enseignement supérieur et la recherche dans la société. Parlant de «responsabilité écrasante du PS», il lance :«pourquoi la gauche a t-elle cru qu’il suffisait de donner des mètres carrés et d’embaucher des universitaires pour avoir une bonne université et une bonne recherche ?», interroge t-il. Il pointe l’idée qu’une «doxa» s’est imposée qui utilise jusqu’aux mots des universitaires pour mieux les pervertir au service des réformes en cours. Il y voit l’explication de la très faible implication des élus de gauche dans le soutien au mouvement et l’incapacité des protestataires à trouver des «relais politiques». Mais aussi la raison pour laquelle la communauté universitaire a si bien accepté la « professionalisation » comme le nouveau pivot de l’enseignement supérieur. «Nous avons accepté de ne pas nous interroger sur les conséquences du processus de Bologne, l’idée que les classements et l’évaluation comparative sont les moyens de l’amélioration de l’université, accepté de ne plus parler de savoir et de connaissances, mais de compétences».

Pauline Delage s’est surtout interrogée sur différents aspects de la mobilisation. En particulier les échecs des tentatives de laisons avec d’autres protestations liées aux services publics, de l’éducation ou autre. Réaffirmant que la grève «reste la meilleure façon de rendre la protestation visible et efficace», elle s’est demandée si la recherche d’un rassemblement large des enseignants-chercheurs ne s’est pas opposé à  la «radicalisation» du mouvement.

Luc Boltanski a lu un texte avec un débit un peu trop rapide pour ma prise de notes. Centré sur le rôle les sciences sociales, et singulièrement de la sociologie comme expertise, comme moyen de management  et de contrôle de la société il a souligné l’évolution de l’Etat vers un Etat/entreprise. Il voit le mouvement comme une alliance de «mandarins et de jeunes menacés de précarité» dans une «velleité d’indignation et de révolte».

Isabelle_This_St_Jean-b218a Isabelle This a voulu insister sur ce qui a tout de même été arraché dans cette lutte. L’emploi scientifique et universitaire,par exemple, dont le seul maintien constituait un objectif jugé difficile à atteindre au début. Or, du moins en terme de promesses – et pour le budget 2010 – c’est ce qui a été obtenu alors que le gouvernement réduit l’emploi public par dizaine de milliers. Ensuite, un réel ralentissement du processus de délitement des organismes de recherche (Cnrs, Inserm…). Sans notre combat «tout aurait été beaucoup plus vite». Il suffit à cet égard de comparer le discours du 22 janvier de Nicolas Sarkozy à la situation actuelle pour se convaincre de la justesse de l’observation.

Enfin, elle estime que la communauté scientifique et universitaire a pris conscience des menaces que l’approche idéologique du gouvernement fait peser sur elle, en particulier par un utilitarisme à court terme qui tend à réduire la recherche à l’innovation et l’enseignement supérieur à la formation professionnelle. «De nombreux collègues ont compris que les réformes de structure visent à un pilotage serré de la recherche sur des objectifs délimités». Mais aujourd’hui, il faut bien vivre dans un paysage nouveau, la LRU, l’ANR, l’AERES sont en place, il faut y résister localement, «écrire le livre noir des réformes, construire un contre projet, repolitiser la question universitaire et de la recherche.»

Quant aux raisons de l’insuccès du mouvement sur ces points fondamentaux, elle pointe que «personne n’est parvenu à faire reculer le gouvernement, un gouvernement doté d’une grande intelligence tactique, y compris dans l’usage de certains syndicats ou la récupération sémantique. Elle rejoint Jean-Louis Fournel, quoique avec une nuance sur le PS, quant «l’incapacité à embrayer au niveau politique». Même ceux qui nous ont soutenu franchement (les Vert, le PCF…) ont été «inaudibles».

Marcel gauchet Marcel Gauchet a souligné que les transformations en cours en France sont très liées à un mouvement général dont on peut situer l’origine dans la division éducation de l’OCDE. Il affirme aussi que la critique le réduisant à «utilitarisme, privatisation, marchandisation», une interprétation «économiciste», ne suffit pas à les caractériser. Pour lui, la vulnérabilité du monde universitaire à un modèle néolibéral provient du fait que si il ne l’aime pas au plan économique, il «l’affectionne» au plan epistémique. La solution ? «Conquérir l’opinion», repond-il.

Les interventions ayant pris deux heures, le débat qui suivit fut assez bref et décousu. Ce seminaire souligne, à mon avis, deux points décisifs. Le premier est que la gauche n’a effectivement pas construit de politique universitaire et de recherche se distinguant des orientations libérales depuis une bonne quinzaine d’années, abandonnant complètement l’objectif fixé en 1982 – aider la société à sortir de ses difficultés en se transformant – pour se rallier à celui de la doxa : se plier aux impératifs pratiques et idéologique de la société telle qu’elle est, c’est à dire fondée sur des inégalités et une domination écrasante du capital sur le travail. Du coup toutes les transformations sont alors marquées du sceau de la nécessité, du pragmatisme, du bon sens.

Le second est que – relisons Gramsci – le pouvoir en place ne se soucie pas que des traders… Ainsi, les questions de la gouvernance des universités, du succès du premier cycle, des bâtiments à rénover ou construire, mais également de la performance de la recherche et de la formation au service d’une politique de puissance économique, industrielle, militaire… voire culturelle, ne sont pas absents de ses préoccupations. Y compris en laissant, bon gré mal gré, une certaine autonomie à la communauté scientifique là où elle pose moins de problèmes politiques, je n’ai pas vu Valérie Pécresse intervenir brutalement sur la physique des particules, l’astronomie ou la philosophie. Or, ni la gauche, ni les protestataires n’ont su démontrer à l’opinion – je rejoins Gauchet – qu’ils avaient de meilleures propositions sur ces terrains que le pouvoir en place. Il y a là un immense chantier…

Le CNESER de ce 16 novembre 2009 a voté une motion condamnant les propositions gouvernementales du 13 novembre en matière de formation des enseignants

novembre 17, 2009

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/11/le-cneser-vote-non-sur-la-mastérisation.html

Réuni hier, le Cneser – Conseil national de l’enseignement supérieur – a repoussé à une large majorité les décisions de Valérie Pécresseet Luc Chatel sur la réforme de la formation et du recrutement des enseignants.

Le CNESER de ce 16 novembre a voté une motion (lire ci dessous) condamnant les propositions gouvernementales du 13 novembre en matière de formation des enseignants par 19 Pour, 4 Contre (MEDEF, QSF, CGPME).

Cette motion a été présentée par le SNESUP auquel se sont associés l’UNEF, l’UNSA, la CFDT, le SGEN-CFDT, SUD-Education, la CFTC, l’Autonome et la FCPE. Ce large front syndical montre que, malgré les très vives contestations de cette réforme, le gouvernement a décidé de passer en force. Cette opposition va t-elle se traduire par des mouvements de protestation ? Les universitaires qui ont refusé de transmettre les maquettes de formations correspondant aux visées gouvernementales vont-ils reconduire cette action ? Comment vont réagir les étudiants ? Alors que les réflexions s’aiguisent sur le mouvement de l’an dernier, ces questions sont en suspens. Lire ici le post de ma consoeur Véronique Soulé sur le sujet.

Voici le communiqué syndical :

«Vendredi 13 novembre, les cabinets des ministres de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche ont communiqué aux organisations syndicales, exclues de toutes concertations, leurs décisions concernant la réforme dite de «mastérisation». Portant sur la structure des concours, le calendrier des épreuves (PE, PLC, PLP, agrégation) et le cadrage des masters et des stages, ces annonces, ont fait l’objet de critiques extrêmement vives concernant la conception gouvernementale de l’admissibilité du concours, le calendrier échelonné des différents concours et la possibilité d’élaborer de vrais masters. Pour le gouvernement, enseigner n’est pas un métier qui s’apprend et ne constitue pas une priorité. Le CNESER dénonce une vision archaïque de la formation des enseignants.

Le CNESER estime ces décisions inacceptables et considère qu’elles constituent des entraves à la conception des formations des futurs enseignants portant l’ambition d’un net progrès dans la démocratisation de notre système éducatif. Elles rendent impossible la conception de formations universitaires de haut niveau qui permettent la réussite des étudiants.

A aucun moment de la présentation, pas plus que dans le document distribué en séance, n’est mentionné le terme « IUFM ». Conjugué à l’absence de réponse ministérielle quant au sort qui pouvait leur être réservé, la disparition des IUFM reste programmée.

Jamais, au cours de la présentation, les questions relatives aux aides financières –bourses, pré recrutements…- dont pourraient disposer les étudiants n’ont été abordées par les ministères.

Dans ce contexte, le CNESER demande de revenir en totalité sur ce qui a été engagé pour une tout autre réforme conduisant à une réelle élévation de la qualification de tous les enseignants

On trouvera ici le communiqué du Parti Socialiste sur cette décision du gouvernement.

Ajout à 15h Voici le communiqué d’Autonome Sup qui se singularise par son soutien au gouvernement sur la question du calendrier des épreuves, mais apporte d’autres critiques.

Masters et concours de recrutement : de grosses inquiétudes !

AutonomeSup a pris connaissance des intentions des ministères de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur sur la réforme des concours de recrutement des enseignants. Une analyse détaillée des textes a été mise sur notre site www.autonomesup.com

Nous approuvons le maintien des épreuves de concours en seconde année de master, la création de masters pluridisciplinaires et l’adjonction d’un parcours complémentaire orienté vers l’enseignement en première année de master.

En revanche nous demandons d’urgence des clarifications sur des points pour le moins ambigus et inacceptables en l’état.

– Nous demandons le maintien de l’agrégation en sixième année, après un master de recherche, comme cela avait été acquis en juin dernier, et une articulation entre le master et le CAPES qui soit compatible avec l’existence de masters de recherche menacés dans l’organisation proposée.

– Nous demandons aussi que, conformément aux engagements pris, le nombre d’épreuves disciplinaires d’admissibilité puisse être de trois dans certains cas. Les épreuves du concours doivent prendre en compte toutes les matières jugées utiles à la formation et présentes en master.

– Nous demandons encore une troisième épreuve à l’écrit du concours des professeurs des écoles, à côté des épreuves de français et de mathématiques pour permettre une différenciation des recrutements et notamment inciter des titulaires d’une licence de langue vivante à préparer ce concours : si la limitation des épreuves écarte ces étudiants linguistes, comment sera assurée en primaire l’initiation aux langues vivantes, indispensable dans l’Europe et le monde du XXIème siècle ?

D’autres points doivent être clarifiés : la place de la recherche dans les masters conduisant à l’enseignement dans le secondaire, la nature des épreuves orales du CAPES, la nature et la fonction des stages, la formation professionnelle pendant l’année de professeur-stagiaire.

Les Ministères doivent répondre au plus vite aux inquiétudes que suscite le document rendu public le 13 novembre. Certains points doivent être clarifiés immédiatement et le cadrage des concours prévu pour la fin du mois pourrait lever ces craintes… à moins qu’il ne les renforce et provoque des réactions virulentes ! La balle est dans le camp des Ministères qui ont eu tort de ne pas respecter certains des engagements pris en juin et juillet dernier.

17 novembre 2009: Plus de 85.000 étudiants ont manifesté dans toute l’Allemagne contre les chamboulements du système universitaire

novembre 17, 2009

BERLIN — 17 novembre 2009

Plus de 85.000 étudiants ont manifesté mardi dans toute l’Allemagne contre les chamboulements du système universitaire et technique liés à l’harmonisation européenne des cursus et pour réclamer de meilleures conditions d’études, selon les organisateurs.

« Education gratuite pour tous! », « De l’argent pour l’éducation, pas pour les banques », « Pour des têtes bien faites et non bien pleines », lisait-on sur les banderoles à Berlin, où 15.000 jeunes ont défilé.

Amphithéâtres occupés, sit-in et sacs de couchage… la grogne touche depuis la semaine dernière des dizaines d’établissements. Et des actions ont eu lieu dans une soixantaine de villes mardi, avec des cortèges notamment à Munich (10.000 personnes), Wiesbaden (10.000), Cologne (5.000), Fribourg (6.000) ou encore Iéna (1.600).

Les étudiants dénoncent une mise en place brutale du processus de Bologne.

Fréquenter les bancs de la faculté jusqu’à 28-29 ans a longtemps été la norme en Allemagne, où l’on pouvait concocter son cursus au rythme souhaité, avec des suspensions possibles pour maternité, expérience à l’étranger…

La réforme LMD, conçue aussi pour mieux répondre aux besoins du marché du travail, a bouleversé la donne en réduisant la durée des études et en alourdissant les emplois du temps. Désormais les trois-quarts des filières supérieures allemandes répondent au découpage LMD. Et mieux vaut boucler la licence en trois ans pour augmenter ses chances d’intégrer ensuite un master, où les places sont chères.

« Je viens de commencer mon premier semestre à l’Université Humboldt et nous sommes très stressés. On n’a plus le temps de réfléchir et d’assimiler. Tout ce que je veux, c’est simplement des études avec de la place pour la réflexion », a expliqué à l’AFP Christina Stark, 35 ans.

Ancienne artiste en reconversion professionnelle, elle étudie la linguistique et la philosophie. Comme beaucoup, elle juge les nouveaux programmes licence-master trop lourds et incompatibles avec une activité parallèle, alors qu’un tiers des étudiants travaillent pour financer leurs études.

Achim Gerhardt, ethnologue en herbe âgé de 22 ans, s’inquiète d’une « machine éducative qui transforme les étudiants en produits de consommation » non créatifs.

Pour la ministre fédérale de l’Education Annette Schavan, l’Allemagne n’a fait que mettre en place « ce qui est depuis longtemps la tradition dans bien d’autres pays ».

Mais les étudiants dénoncent aussi les maux chroniques de l’éducation allemande: amphithéâtres bondés, filières engorgées, inégalités d’un système à plusieurs vitesses, sous-financement.

« Il faut mettre plus d’argent dans l’éducation, sinon dans 50 ans plus personne ne considérera l’Allemagne comme un haut-lieu de la recherche », estime Lehnert Willi, 26 ans, qui étudie l’agronomie.

Les étudiants réclament l’abolition totale des frais d’inscription, davantage d’argent public et de bourses (510.000 étudiants en touchent actuellement), moins de sélection et un droit de regard dans la gestion des établissements.

En juin, une première « grève de l’éducation » avait mobilisé 230.000 étudiants et lycéens simultanément dans 70 villes, rare démonstration d’unité dans l’Allemagne fédérale où l’éducation est l’affaire des Länder.

Ceux-ci ont déjà convenu en octobre de la possibilité d’étirer sur huit semestres certains cursus de licence. Reste à traduire en actes ces intentions.

Le gouvernement compte réfléchir en décembre avec eux à la manière d’injecter comme promis 7% du PIB dans l’éducation d’ici à 2015, alors même que les caisses sont vides.