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printemps 2009

novembre 17, 2009

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/11/université-séminaire-alternatif-à-lehess.html

novembre 2009

Mercredi soir, j’ai assisté au premier d’une série de séminaires de l’EHESS – Ecole des hautes études en sciences sociales – consacré au mouvement deprotestation universitaire de l’an dernier.
L’amphi de l’EHESS, boulevard Raspail, était plein, avec une tribune composée de Jean-Louis Fournel (porte parole de SLU lors du mouvement), Pauline Delage (syndicaliste étudiante, SUD), Luc Boltanski (sociologue), Isabelle This (Sauvons la Recherche) et Marcel Gauchet (historien et philosophe).

Son objectif principal ? Il peut se résumer par l’une des phrases introductive de l’historien Robert Descimon «nous avons du mal à théoriser notre propre action dans des termes acceptables au plan scientifique». Une manière polie de réclamer un effort de franchise, de vérité et de capacité à dépasser les postures utiles lors des épisodes de confrontation avec un gouvernement pour favoriser l’analyse lucide de la situation. Il fut plutôt entendu lors des interventions des invités du séminaires, dont je donne ici, à l’aide de quelques notes prises à la volée, une première impression. Ces interventions devraient être mise par écrit et sur le net, sur le site consacré à ces séminaires.

Fournel-jean-louis_500 Jean-Louis Fournel a ouvert le bal avec une analyse personnelle de «l’échec» de ce mouvement – même s’il nuance cet avis. Il pose trois questions : pourquoi le débat contradictoire entre partisans, opposés et indifférents aux réformes n’a t-il pas précédé ces dernières; pourquoi le mouvement de protestation a t-il échoué; comment traduire au plan politique ce débat qui doit continuer ?

L’absence de débat contradictoire préalable à la réforme lui semble découler d’un abandon par la gauche de gouvernement, et singulièrement du PS de la réflexion sur le rôle de l’enseignement supérieur et la recherche dans la société. Parlant de «responsabilité écrasante du PS», il lance :«pourquoi la gauche a t-elle cru qu’il suffisait de donner des mètres carrés et d’embaucher des universitaires pour avoir une bonne université et une bonne recherche ?», interroge t-il. Il pointe l’idée qu’une «doxa» s’est imposée qui utilise jusqu’aux mots des universitaires pour mieux les pervertir au service des réformes en cours. Il y voit l’explication de la très faible implication des élus de gauche dans le soutien au mouvement et l’incapacité des protestataires à trouver des «relais politiques». Mais aussi la raison pour laquelle la communauté universitaire a si bien accepté la « professionalisation » comme le nouveau pivot de l’enseignement supérieur. «Nous avons accepté de ne pas nous interroger sur les conséquences du processus de Bologne, l’idée que les classements et l’évaluation comparative sont les moyens de l’amélioration de l’université, accepté de ne plus parler de savoir et de connaissances, mais de compétences».

Pauline Delage s’est surtout interrogée sur différents aspects de la mobilisation. En particulier les échecs des tentatives de laisons avec d’autres protestations liées aux services publics, de l’éducation ou autre. Réaffirmant que la grève «reste la meilleure façon de rendre la protestation visible et efficace», elle s’est demandée si la recherche d’un rassemblement large des enseignants-chercheurs ne s’est pas opposé à  la «radicalisation» du mouvement.

Luc Boltanski a lu un texte avec un débit un peu trop rapide pour ma prise de notes. Centré sur le rôle les sciences sociales, et singulièrement de la sociologie comme expertise, comme moyen de management  et de contrôle de la société il a souligné l’évolution de l’Etat vers un Etat/entreprise. Il voit le mouvement comme une alliance de «mandarins et de jeunes menacés de précarité» dans une «velleité d’indignation et de révolte».

Isabelle_This_St_Jean-b218a Isabelle This a voulu insister sur ce qui a tout de même été arraché dans cette lutte. L’emploi scientifique et universitaire,par exemple, dont le seul maintien constituait un objectif jugé difficile à atteindre au début. Or, du moins en terme de promesses – et pour le budget 2010 – c’est ce qui a été obtenu alors que le gouvernement réduit l’emploi public par dizaine de milliers. Ensuite, un réel ralentissement du processus de délitement des organismes de recherche (Cnrs, Inserm…). Sans notre combat «tout aurait été beaucoup plus vite». Il suffit à cet égard de comparer le discours du 22 janvier de Nicolas Sarkozy à la situation actuelle pour se convaincre de la justesse de l’observation.

Enfin, elle estime que la communauté scientifique et universitaire a pris conscience des menaces que l’approche idéologique du gouvernement fait peser sur elle, en particulier par un utilitarisme à court terme qui tend à réduire la recherche à l’innovation et l’enseignement supérieur à la formation professionnelle. «De nombreux collègues ont compris que les réformes de structure visent à un pilotage serré de la recherche sur des objectifs délimités». Mais aujourd’hui, il faut bien vivre dans un paysage nouveau, la LRU, l’ANR, l’AERES sont en place, il faut y résister localement, «écrire le livre noir des réformes, construire un contre projet, repolitiser la question universitaire et de la recherche.»

Quant aux raisons de l’insuccès du mouvement sur ces points fondamentaux, elle pointe que «personne n’est parvenu à faire reculer le gouvernement, un gouvernement doté d’une grande intelligence tactique, y compris dans l’usage de certains syndicats ou la récupération sémantique. Elle rejoint Jean-Louis Fournel, quoique avec une nuance sur le PS, quant «l’incapacité à embrayer au niveau politique». Même ceux qui nous ont soutenu franchement (les Vert, le PCF…) ont été «inaudibles».

Marcel gauchet Marcel Gauchet a souligné que les transformations en cours en France sont très liées à un mouvement général dont on peut situer l’origine dans la division éducation de l’OCDE. Il affirme aussi que la critique le réduisant à «utilitarisme, privatisation, marchandisation», une interprétation «économiciste», ne suffit pas à les caractériser. Pour lui, la vulnérabilité du monde universitaire à un modèle néolibéral provient du fait que si il ne l’aime pas au plan économique, il «l’affectionne» au plan epistémique. La solution ? «Conquérir l’opinion», repond-il.

Les interventions ayant pris deux heures, le débat qui suivit fut assez bref et décousu. Ce seminaire souligne, à mon avis, deux points décisifs. Le premier est que la gauche n’a effectivement pas construit de politique universitaire et de recherche se distinguant des orientations libérales depuis une bonne quinzaine d’années, abandonnant complètement l’objectif fixé en 1982 – aider la société à sortir de ses difficultés en se transformant – pour se rallier à celui de la doxa : se plier aux impératifs pratiques et idéologique de la société telle qu’elle est, c’est à dire fondée sur des inégalités et une domination écrasante du capital sur le travail. Du coup toutes les transformations sont alors marquées du sceau de la nécessité, du pragmatisme, du bon sens.

Le second est que – relisons Gramsci – le pouvoir en place ne se soucie pas que des traders… Ainsi, les questions de la gouvernance des universités, du succès du premier cycle, des bâtiments à rénover ou construire, mais également de la performance de la recherche et de la formation au service d’une politique de puissance économique, industrielle, militaire… voire culturelle, ne sont pas absents de ses préoccupations. Y compris en laissant, bon gré mal gré, une certaine autonomie à la communauté scientifique là où elle pose moins de problèmes politiques, je n’ai pas vu Valérie Pécresse intervenir brutalement sur la physique des particules, l’astronomie ou la philosophie. Or, ni la gauche, ni les protestataires n’ont su démontrer à l’opinion – je rejoins Gauchet – qu’ils avaient de meilleures propositions sur ces terrains que le pouvoir en place. Il y a là un immense chantier…

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