image Un magnifique cas d’école. Le 1er avril dernier, le sociologue Jérôme Valluy, militant de la première heure du mouvement des enseignants-chercheurs, diffusait sur la liste de discussion de la coordination universitaire un appel à boycotter le journal Le Monde, sous la forme ironique d’une « Charte de bonne conduite » (voir ici-même: « Adieu, Monde cruel« ). On a pu lire, notamment sur le blog de Luc Cédelle, l’expression de la stupeur incrédule qui a saisi le boulevard Blanqui devant cette atteinte aux droits imprescriptibles du journalisme « de référence ». Non, était-il opposé en substance, Le Monde n’avait rien à se reprocher, sa couverture de la crise était juste et équilibrée. On préférait botter en touche, déplorant le mauvais goût de cette persécution antimédiatique, pure manifestation du terrorisme intellectuel ultragauchiste.

Trois semaines après la diffusion de la « Charte », c’est Jérôme Valluy qui a gagné. Le 22 avril, le quotidien a publié un dossier approfondi de 8 pages, qui répond sans rire aux questions essentielles: « Qui sont les acteurs de la crise? », ou encore: « Quels sont les points du litige? » …pas moins de trois mois après le début du conflit. Ce record de promptitude journalistique a suscité l’hilarité de quelques confrères peu charitables (« Incroyable: Le Monde découvre l’existence d’un conflit dans les facs« ). Mais cet exercice de rattrapage tardif est aussi un aveu qui donne rétrospectivement raison à ceux qui critiquaient la couverture du quotidien. Car la restitution des raisons du conflit est cette fois bien plus en faveur des enseignants-chercheurs, qui ne sont plus présentés comme un troupeau borné hostile à la magie réformatrice, mais comme des professionnels en butte à l’incohérence des pouvoirs publics. Il reste bien sûr des erreurs factuelles, qui témoignent du peu de familiarité des journalistes avec le mouvement («Derrière la mobilisation, deux moteurs: le Snesup, syndicat majoritaire chez les universitaires, et les différentes coordinations nationales» affirme par exemple un « chapô ». Alors que c’est bien la coordination nationale des universités, secondée par les associations SLU, SLR et QSF, qui a lancé et organisé la mobilisation. Mentionner le Snesup, autrefois proche du parti communiste, en première place des « moteurs » trahit le réflexe du Monde de gauchiser le mouvement).

On ne saura probablement jamais combien de désabonnements ont conduit le quotidien à cette spectaculaire volte-face. Y apercevra-t-on la preuve de l’indépendance tant vantée du journalisme? Ou plutôt celle de l’efficacité de la pression du lobbying, seul levier susceptible de peser désormais sur l’industrie médiatique? Telle a bien été la perception immédiate de la « Charte » par la direction du quotidien. Puisse cette interprétation du poisson d’avril de Valluy ramener au bercail les lecteurs égarés.

  • Réf.: Dossier « Universités« , Le Monde daté du 23 avril 2009, p. I-VIII.