Mardi 27 janvier doit être actée en conseil d’administration du Conservatoire national des arts et métiers l’arrivée d’Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient de France.

Il écoppe, sur intervention de Valérie Pécresse, d’une toute nouvelle chaire de criminologie taillée sur mesure. Depuis deux semaines, profs et personnels du CNAM se rebiffent contre ce parachutage.

La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a tout récemment proposé au Conservatoire national des arts et métiers d’accueillir en son sein la première chaire de criminologie en France. S’il n’était pas déjà suffisant en lui-même, ce gâteau ministériel comporte une cerise : la nomination d’Alain Bauer comme premier titulaire de la chaire.

A l’heure où les universités, devenues autonomes, doivent apprendre à gérer des budgets étriqués et des locaux délabrés, il est pour le moins surprenant de voir le ministère s’immiscer à tel point dans la vie d’un établissement. Rien là d’illégal, certes. D’autres chaires ont été créées au CNAM ces dernières années par le même procédé.

Un nouveau fait du Prince

D’autres professeurs titulaires ont dû leur nomination au fait qu’ils avaient été désignés en amont par le ministère, au mépris des règles de concurrence en vigueur dans le monde académique. Mais l’argument du précédent ne justifie en rien ce nouveau fait du Prince.

Existe-t-il d’autres lieux où le pouvoir se mêle de créer des chaires et, ce faisant, d’institutionnaliser l’enseignement de disciplines peu ou pas reconnues ? A-t-on déjà vu ailleurs des personnalités parachutées sur des postes aussi prestigieux, sans la moindre concertation avec les milieux professionnels concernés par le domaine de la chaire ?

Notre établissement, fondé il y a plus de deux siècles par l’Abbé Grégoire, se distingue pourtant de l’Université sur bien d’autres plans : l’ouverture à tous, quel que soit le niveau de qualification initial ; la diversification constante des formations, en lien avec les évolutions des secteurs professionnels, et leur accessibilité à distance par le biais des nouvelles technologies ; l’adaptation de la recherche au vaste champ d’enseignement proposé, des sciences et techniques industrielles aux TIC, en passant par les sciences de l’homme et de la société, etc.

Si le ministère souhaite donc intervenir dans la vie du CNAM, il dispose d’une palette d’orientations et de moyens beaucoup plus profitables collectivement.

L’urgence n’est pas là

Savoir si la criminologie souffre d’un déficit de reconnaissance académique qu’une chaire pourrait combler, telle ne devrait pas être l’urgence immédiate pour le CNAM et ses personnels. D’autres ont engagé la discussion, ici et là, et c’est l’honneur de la communauté scientifique que de préférer les exigences du débat d’idées aux sirènes de l’opportunisme institutionnel. Mais le calendrier dicte parfois les urgences. C’est en effet mardi prochain, le 27 janvier, que le conseil d’administration du CNAM statuera sur la nomination d’Alain Bauer comme titulaire d’une chaire de criminologie.

Qui connaît M. Bauer ? Qui a lu son rapport remis en mars dernier au président de la République et au Premier ministre, « Déceler – Etudier – Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégique » ? Qui a n’a pas frémi face à cette « pensée “catastrophiste”, voire “apocalyptique” qui consiste à dramatiser l’insécurité », une pensée assénée sur le mode de l’évidence, appuyée sur des interprétations statistiques douteuses et nourrie par la peur d’une société où le risque serait devenu global ?

A ces questions, nous répondons qu’il se trouve 280 personnes à ce jour (universitaires, chercheurs, médecins, magistrats, travailleurs sociaux…) pour exprimer leur crainte de voir Alain Bauer occuper la tribune qu’entendent lui offrir le ministère de l’Enseignement supérieur et, n’en doutons pas, l’Elysée.

Incontestablement, Alain Bauer a besoin du CNAM pour se prévaloir de la légitimité académique qui lui fait si cruellement défaut. Mais le CNAM a-t-il besoin de lui ? Nous ne le pensons pas et nous entendons bien faire entendre cette conviction, largement partagée, à ceux qui seront amenés à voter pour ou contre l’attribution d’une chaire de criminologie au candidat désigné par le ministère.

Ce texte est signé de sept enseignants du CNAM : Antoine Bevort, professeur des universités au CNAM (sociologie), Elisabeth Dugué, ingénieure de recherches au CNAM (sociologie), Michel Lallement, professeur titulaire de chaire au CNAM (sociologie) Bénédicte Logé, maître de conférences au CNAM (mathématiques), Roselyne Orofiamma, ingénieure d’études au CNAM, Françoise Rouard, maître de conférences au CNAM (linguistique), Dominique Roux-Rossi, professeur des universités au CNAM (droit).

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