19mai un philosophe criant « Sarkozy, je te vois ! Sarkozy, je te vois ! ».

http://www.lemonde.fr/archives/article/2009/05/20/crier-sarkozy-je-te-vois-en-pleine-gare-vaut-amende-pour-le-ministere-public_1195770_0.html
Patrick L. était convoqué, mardi 19 mai, devant le tribunal de police de Marseille, pour avoir braillé, en pleine gare Saint-Charles, pendant un contrôle d’identité, « Sarkozy, je te vois ! Sarkozy, je te vois ! ». L’insolent n’est pas venu à l’audience, il ne pouvait pas : il avait rendez-vous chez le dentiste. Le ministère public avait pourtant mûrement instruit le dossier, exhumé une jurisprudence de 1875, et entendait bien le poursuivre, quinze mois après les faits, pour « bruit et tapage injurieux diurnes troublant la tranquillité d’autrui ».
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Le tribunal de police juge de petites infractions, et retire d’ordinaire plus de points de permis de conduire qu’il ne soulève de points de droit. Mais, ce mardi, la salle est comble. Le président Philippe Adjissi, imperturbable, suçote sa branche de lunettes d’un air professionnel. Les faits d’ailleurs ne sont pas discutés.

Le 27 février 2008 à 17 h 50, Patrick L., 47 ans, ancien journaliste et toujours professeur de philosophie, tombe gare Saint-Charles sur deux policiers qui contrôlent des jeunes, dans un climat tendu. « Pourquoi si peu de bienveillance ?, se demande le prof, dans le témoignage écrit pour son avocat. Que puis-je faire pour apporter un peu de douceur ? J’adopte alors une posture théâtrale et je lance, en pointant l’index vers les policiers, « Sarkozy je te vois, Sarkozy je te vois ! » » Les gens rient. « J’ai sans doute l’air ridicule, mais qu’importe, les rires ont fait redescendre la tension. »

Il est conduit fort courtoisement au commissariat de la gare, s’excuse « de la gêne technique occasionnée » et oublie l’incident. Un an plus tard, il est convoqué au commissariat, puis cité à comparaître. Son avocat, Philippe Vouland, a demandé, histoire de rire, de désigner un collège d’experts pour mesurer les décibels dans la gare lorsqu’on crie « Sarkozy ». Il entend faire « saisir un neurologue afin que celui-ci fasse toute observation utile sur l’éventuelle différence de décibels perçus afin d’évaluer si la tranquillité publique en ce lieu en est sérieusement affectée ».

Mais le ministère public ne plaisante pas. Paule-Hélène Girard est une dame sévère dont la main comme le chignon ne tremblent pas. Elle est officier de police judiciaire, et non magistrate, est en civil mais poursuit au pénal, et a, sous la main, l’arme fatale : une circulaire du ministère de la justice portant « programme national de lutte contre le bruit ». Elle distingue, hors du tapage nocturne, les « bruits du voisinage », qui peuvent être « des bruits domestiques », « comme par exemple un aspirateur, explique, pédagogue, Mme Girard, ou des bruits d’activités », à ne pas confondre avec « les bruits de chantier ». Les avocats, dans la salle, se regardent, inquiets.

MÉTIER DIFFICILE

« C’est l’atteinte à la tranquillité publique qui permet de basculer du code de la santé publique au code pénal », conclut mystérieusement Mme Girard. Et elle fait état d’une main courante du commissariat qui présente le philosophe comme « un perturbateur » qui a « vociféré ». « C’est dans le dossier, ça ? », l’interrompt Me Vouland. Non, elle l’a récupéré à midi, juste avant l’audience. Mais ce n’est pas tout.

Patrick L. vocifère à partir de 17 h 50, on l’interrompt à 17 h 55, c’est dans le procès-verbal. « Or, dit-elle, quand je scande « Sarkozy, je te vois, Sarkozy je te vois », ça dure à peine dix secondes. Si ça a duré cinq minutes, ce n’est donc pas deux fois qu’il l’a scandé, mais au moins soixante fois. » Me Vouland la regarde, abasourdi.

Enfin, pour qu’un propos soit injurieux, il n’est pas utile qu’il ait été prononcé : Mme Girard remet un petit paquet de jurisprudence au président, souligne que le « caractère offensant de l’attitude » suffit. Satisfait de la leçon, le ministère public réclame avec indulgence une amende de 100 euros. Patrick L. en risquait 450.

Me Voulant respire un grand coup. « Il a fallu que j’attende la fin du réquisitoire pour savoir que le caractère injurieux était visé, siffle l’avocat. Depuis le début de cette affaire, je pense que votre porte de sortie, monsieur le président, c’est la nullité de la citation. » « Je tiens à répéter deux choses, a-t-il plaisanté. Un, Sarkozy est innocent, deux, le métier du ministère public est extrêmement difficile. » Pour le reste, « je viens de comprendre qu’on n’accusait pas mon client d’avoir perturbé la tranquillité des voyageurs, mais celle des policiers ». Or, « nous sommes dans une gare internationale à une heure de pointe, on ne s’entend pas à trois mètres », et « prononcer le nom du président de la République n’est pas une injure ».

Le président a pris le temps de méditer : jugement le 3 juillet.

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