cnrs agence de moyen?

Yves Langevin : « Le gouvernement ne peut décider sans les scientifiques » Pour le coordinateur des différentes sections disciplinaires du CNRS, qui rejette la mise à sac de l’institution, « l’autonomie scientifique par rapport au politique » risque de disparaître. Yves Langevin préside la conférence des présidents du Comité national de la recherche scientifique, qui regroupe les responsables des différentes sections disciplinaires. Entretien. Vous avez envoyé, le 10 octobre, une lettre aux chercheurs du CNRS les alertant sur « des éléments factuels » démontrant qu’« une mutation profonde de la gestion de la recherche en France se prépare dans l’opacité la plus totale, et ce à très court terme ». Il est, entre autres, question de transformer le CNRS en une agence de moyens. Qu’est-ce que cela changerait ? Yves Langevin. La différence entre une agence de moyens et un opérateur de recherche – ce qu’est le CNRS aujourd’hui – est la marge d’autonomie en termes de politique scientifique. L’agence de moyens type, c’est l’Agence nationale de recherche (l’ANR, créée en 2006 avant que la loi sur la Recherche ne soit adoptée – NDLR), qui n’a pas de conseil scientifique. Elle n’a donc pas de politique scientifique autonome, elle applique la politique du gouvernement. Au contraire, un organisme de recherche prend en compte la politique scientifique du gouvernement, après que les gouvernants et les parlementaires en ont défini le budget. L’organisme dispose ensuite d’une réelle autonomie pour remplir ses missions, en l’occurrence, pour le CNRS, jouer un rôle essentiel dans la structuration au niveau national d’une grande partie de la recherche nationale en France. Dans sa lettre de mission à la ministre de la Recherche Valérie Pécresse, en juin 2007, Nicolas Sarkozy indiquait vouloir placer les universités « au centre du système de recherche ». En quoi est-ce un problème ? Yves Langevin. Cela pose divers problèmes. D’abord, les universités sont déjà en partie au centre du système, depuis l’installation des unités mixtes de recherche qui mettent en relation les organismes de recherche et les universités. Mais ces dernières interviennent au niveau local, tout à fait estimable, en relation avec le département, la région, les acteurs économiques locaux… En revanche, il leur manque ce qu’assurent les organismes, c’est-à-dire une structuration nationale des politiques de recherche qui prend en compte l’ensemble du paysage scientifique. Cela évite, par exemple, qu’un trop grand nombre de pôles cancers existent dans plusieurs universités concurrentes ou que des grands équipements soient dupliqués lorsque cela ne se justifie pas. Depuis trois ans, l’Agence nationale de la recherche distribue l’essentiel des moyens. En comparaison, en 2008, l’ANR aura un milliard d’euros et le CNRS deux milliards, dont 1,8 milliard consacré aux salaires et aux infrastructures. Il ne reste au CNRS que 200 millions d’euros pour les projets de recherche. Nicolas Sarkozy le dit clairement : il veut développer une logique de pilotage de la recherche par projets, donc via l’ANR. Ceci au détriment de la logique de pilotage par les organismes, qui permet d’assurer une cohérence et le maintien des recherches dans des domaines très larges, et non sur quelques sujets prioritaires. Si on pousse la logique au bout, dans ce nouveau système, qui décide ? Yves Langevin. C’est le ministère. Si l’ANR n’a pas de conseil scientifique, c’est parce que les sujets « fléchés » (financés – NDLR) sont définis en concertation entre les ministères de tutelle : Enseignement supérieur et Recherche, Industrie, Agriculture… Quel est le risque de cette logique ? Yves Langevin. C’est sans équivalent dans le monde : le conseil d’administration de l’ANR est composé pour moitié de membres nommés qui sont en lien direct avec les cabinets ministériels. L’autonomie scientifique par rapport au politique n’existe plus. L’autre inconvénient est que, dans l’ANR, 80 % des sujets sont « fléchés » et 20 % sont des « thèmes blancs ». Ces derniers permettent à des projets qui ne sont pas dans les priorités sociétales ou économiques d’être financés. Donc 80 % de l’argent va dans des directions extrêmement ciblées. Une équipe de recherche ne sera financée que si elle se trouve sur l’un des axes définis par une logique socio-économique. On appelle cela le pilotage par l’aval. Or on ne peut pas décréter une découverte. S’il est normal de faire un effort sur des sujets prioritaires, comme l’environnement, cela ne signifie pas qu’il ne faille financer que le stockage du CO2 et la voiture propre. Cela implique aussi un effort pour mieux comprendre le cycle du gaz carbonique. Aborder les problèmes de l’environnement, c’est aussi améliorer la compréhension fondamentale de ce que nous déréglons. Or ceci ne rentre pas dans le sujet « fléché ». De plus, l’ANR finance des programmes qui doivent aboutir dans les trois ans. C’est structurellement du court terme. Imaginez que les sciences naturelles soient ringardes. On supprime alors les crédits pour l’entomologie. Mais voilà que survient une épidémie de chikungunya à la Réunion. Finalement, avoir quelques personnes qui connaissent bien les moustiques n’est pas si idiot. Mais il est trop tard, nous n’avons plus la compétence large qui permet de réagir à un problème sociétal grave non prévu par le cabinet ministériel. Qu’on ajoute un peu de souplesse dans le système avec un financement complémentaire par projets, d’accord. C’était d’ailleurs un point faible du système français. Mais en donnant autant de moyens et de pouvoir à l’ANR, on remet en question le rôle des organismes de – recherche comme le CNRS en partenariat avec les universités. Y a-t-il un équivalent à ce système dans d’autres pays et, si oui, fait-il ses preuves ? Yves Langevin. Il n’existe pas d’équivalent. Prenons le modèle américain. Effectivement, la logique du financement par projets y est très présente. Néanmoins, il y a plusieurs contrepoids. D’abord, malgré tous ses défauts, le système américain est très sensible à la séparation des pouvoirs. La National Science Foundation (NSF) est une agence de moyens, mais elle n’est pas sous le contrôle direct des départements ministériels (Health, Education and Welfare, Energy, Defense…), car les conseils constitués de scientifiques ont un rôle essentiel. Ensuite, il n’y a pas une seule agence qui concentre quasiment l’ensemble des moyens. Outre la NSF, la santé, l’espace (avec la NASA) ou encore l’énergie ont leur propre agence, sans même mentionner les budgets très importants distribués aux laboratoires en soutien à l’effort de défense. Enfin, les grandes universités américaines disposent de ressources propres importantes, en particulier les revenus de fonds d’investissement alimentés par le mécénat, qui leur permettent une réelle autonomie dans l’engagement de projets scientifiques. Les universités françaises en sont encore très loin. Au final, quel message adressez-vous au gouvernement ? Yves Langevin. Il est désormais admis par tous que la recherche et la formation constituent l’une des principales clés du développement économique d’un pays. De même, il ne fait aucun doute que l’effort principal en France doit porter sur la remise à niveau du système universitaire. Le niveau politique a clairement mandat pour définir l’effort consenti par la communauté nationale dans le domaine de la recherche. Cependant, il faut lancer un avertissement au gouvernement : le niveau politique ne peut piloter l’ensemble de la recherche sur du court terme et sur la seule base des objectifs socio-économiques. Il doit s’appuyer sur une autonomie de stratégies et de prospective au niveau scientifique. Cela suppose de maintenir le rôle des organismes de recherche publique, au premier rang desquels se situe le CNRS. http://www.humanite.fr/2007-10-15_Societe_Yves-Langevin-Le-gouvernement-ne-peut-decider-sans-les

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :